Le dédoublement de soi : quand l’écriture te met face à toi-même
Le dédoublement de soi commence parfois de façon très simple. Tu rentres chez toi. Tu tends la main vers la poignée. Et juste avant d’ouvrir, tu entends ta voix. Pas une voix dans ta tête. Non. Une vraie voix. La tienne. À l’intérieur.
À partir de là, tout déraille un peu. Et tant mieux, parce que l’écriture adore ça.
Cet atelier d’écriture créative part d’une situation ordinaire, presque ennuyeuse, puis glisse doucement vers quelque chose de plus étrange. Une rencontre avec soi-même, sans effets spéciaux, sans explication compliquée. Juste deux personnes identiques, dans le même lieu, au même moment. Ou presque. L’une pose des questions. L’autre répond. Et très vite, le doute s’installe. Qui est arrivé en premier ? Qui est chez lui ? Et surtout, pourquoi faudrait-il absolument qu’il n’y en ait qu’un seul ?
Mais attention, ici, pas question de théorie ou d’analyse lourde. Cet atelier repose sur une chose très concrète : écrire un dialogue. Un vrai. Un échange de questions-réponses. Un dialogue entre deux personnages qui se ressemblent trop pour être à l’aise. Le dialogue devient alors un terrain de jeu. Parfois drôle, parfois absurde, souvent un peu gênant. Pourtant, c’est précisément là que l’écriture prend vie.
Donc, inutile de chercher à bien faire. Inutile aussi de te demander si ton texte sera sérieux ou complètement loufoque. Les deux fonctionnent. Ce qui compte, c’est de te laisser surprendre. De poser une question simple. Puis une autre. Et de voir ce que l’autre version de toi décide de répondre. Parce qu’au fond, quand on commence à écrire ce genre de scène, on ne sait jamais vraiment qui mène la conversation. Et c’est exactement ce qui rend l’exercice si plaisant.
Une situation banale… jusqu’au moment où tout bascule
Tout commence pourtant dans un décor on ne peut plus classique. Tu rentres chez toi. Rien d’extraordinaire. Le même couloir, les mêmes murs, les mêmes habitudes. Bref, le genre d’endroit où l’on ne s’attend à rien. Et c’est précisément pour ça que ça fonctionne.
Mais voilà, au moment d’ouvrir la porte, quelque chose cloche. Tu entends une voix. Ta voix. Pas un souvenir, pas une pensée qui traîne. Une vraie phrase, dite à voix haute. À partir de là, la situation devient étrange, mais pas au sens spectaculaire du terme. Elle devient étrange parce qu’elle reste crédible. Parce que ce lieu banal, que tu connais par cœur, accueille soudain un événement qui n’a rien à y faire.
Et donc, tu entres. Face à toi, il y a quelqu’un. Cette personne te ressemble. Trop. Même posture, même manière de parler, peut-être même les mêmes tics. Ce double de soi n’a rien d’agressif. Il est juste là. Comme s’il avait toujours été chez lui. Ce qui pose évidemment un problème assez simple : si l’un est chez lui, que fait l’autre ?
Deux versions de toi, aucune certitude
À ce stade, l’atelier ne te demande pas de trancher. Bien au contraire. Il ne s’agit pas de décider qui est le vrai, qui est le faux, ni même de savoir si l’un des deux ment. Ici, le dédoublement de soi n’est pas une énigme à résoudre. C’est une situation à explorer.
Chacun des deux personnages a de bonnes raisons d’être là. Chacun pense être légitime. Et aucun ne dispose de la preuve définitive qui mettrait fin au débat. Cette rencontre avec soi-même devient alors une discussion étrange, parfois tendue, parfois presque banale. Parce qu’après tout, si l’autre te ressemble autant, pourquoi ne penserait-il pas exactement comme toi ?
Mais c’est justement là que l’écriture devient intéressante. Car si les deux pensent pareil, ils ne ressentent pas forcément les choses de la même façon. L’un peut poser une question innocente. L’autre peut y répondre à côté. Et sans même s’en rendre compte, ils révèlent des désaccords, des hésitations, ou simplement deux manières différentes d’occuper le même espace.
Le dialogue comme seul outil d’écriture
Dans cet atelier, tu n’as pas le droit de te cacher derrière la description. Pas de décor détaillé. Pas de narration explicative. Tu avances uniquement grâce au dialogue entre deux personnages. Et ça change tout.
Écrire un dialogue oblige à aller à l’essentiel. Chaque phrase doit servir à quelque chose. Chaque question ouvre une porte. Chaque réponse peut la refermer aussitôt. Le dialogue d’écriture devient alors une sorte de ping-pong verbal, parfois fluide, parfois maladroit, souvent imprévisible.
Et c’est là que le jeu des questions-réponses prend toute son importance. Une question peut sembler anodine :
« Tu fais quoi ici ? »
Mais la réponse peut complètement déplacer le problème :
« Je pourrais te poser la même question. »
Sans narration pour expliquer, le lecteur comprend tout seul. Il ressent le malaise. Il perçoit la situation absurde. Et surtout, il se fait sa propre idée. Ce type d’écriture dialoguée laisse beaucoup de place à l’imagination, autant pour celui qui écrit que pour celui qui lit.
Quand l’absurde devient un allié
Très vite, tu peux choisir d’emmener ton dialogue vers une situation loufoque. Les deux personnages peuvent se disputer pour des détails insignifiants. Ils peuvent débattre de qui a posé les clés à tel endroit. Ils peuvent même discuter comme si la situation était parfaitement normale.
Et paradoxalement, plus le dialogue reste sérieux, plus la scène devient drôle. Cette scène étrange fonctionne parce qu’elle repose sur un décalage simple : deux versions de la même personne discutent comme si de rien n’était. Le quotidien glisse alors doucement vers l’absurde, sans jamais le nommer.
Mais tu peux aussi choisir une autre voie. Un dialogue plus calme. Plus posé. Presque intime. Les deux personnages se parlent sans hausser le ton. Ils constatent la situation. Ils l’acceptent, provisoirement. Et ce calme rend parfois la scène encore plus dérangeante. Parce qu’au fond, si personne ne s’affole, c’est peut-être que le problème est ailleurs.
Se lancer sans chercher à bien écrire
Si tu hésites, c’est normal. Mais inutile d’attendre l’idée parfaite. Dans cet atelier, il vaut mieux écrire trop vite que trop prudemment. Tu poses une première réplique. Puis tu laisses l’autre répondre. Ensuite, tu continues.
N’essaie pas de contrôler le sens. N’essaie pas non plus d’être original à tout prix. L’écriture imaginative naît souvent quand on accepte de ne pas savoir où l’on va. Et ici, le dialogue fait le travail à ta place.
Parfois, une réponse t’étonnera toi-même. Parfois, une question semblera sortir de nulle part. C’est bon signe. Cela veut dire que tu es entré dans le jeu. Et que ce double de soi commence à exister par lui-même.
Publier ou garder pour toi : les deux options comptent
Une fois le dialogue terminé, tu fais comme tu veux. Tu peux garder ton texte pour toi. Le relire plus tard. Ou l’oublier dans un coin. Écrire pour soi reste toujours une option valable.
Mais tu peux aussi choisir de le partager dans les commentaires. Lire les textes des autres. Te rendre compte que chacun a imaginé une scène différente à partir de la même situation. Certains dialogues feront sourire. D’autres mettront un léger malaise. Et souvent, tu te reconnaîtras là où tu ne t’y attendais pas.
C’est aussi ça, la richesse de ces ateliers d’écriture en ligne : des textes courts, gratuits, accessibles, mais jamais interchangeables.
Écrire le dédoublement de soi, sans chercher à conclure
Au final, cet atelier ne te demande pas de répondre à une question précise. Il ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit. Il te propose simplement d’écrire une fiction courte, basée sur une idée simple : et si tu n’étais pas seul à rentrer chez toi ?
Le dédoublement de soi devient alors un terrain de jeu. Un espace où l’on peut poser des questions sans obligation de réponse. Où l’on peut rire d’une situation absurde. Où l’on peut aussi, parfois, se reconnaître un peu trop.
Et c’est peut-être ça, le vrai plaisir de cet atelier : écrire sans savoir exactement ce que l’on cherche, mais en acceptant de se laisser surprendre. Par soi. Ou par l’autre. Qui, au fond, n’est peut-être pas si différent.

Eh bien… moi ! Christophe GRÉGOIRE, rédacteur web SEO, écrivain public,
zut, j’ai oublié mes clefs !
pas de souci, je t’ouvre
qui est à l’intérieur de moi, de chez moi ? c’est quoi cet embrouillamini ?
pas de souci, je t’ouvre, c’est moi
qui moi ? je suis là, devant ma porte, je sais bien que j’habite seule, quand même !
crois-tu vraiment que tu habites seule ? et tes pensées, et tes appels au secours quand ça va mal ?
je sais comment je me nomme, je sais que j’habite seule, tu es un voleur, peut-être ?
un voleur de tes rêves, oui, sans doute
ah, mes rêves, c’est une autre vie, celle que j’aurais voulu avoir
voilà, tu as compris, je t’apporte tes rêves et tu n’en veux pas ?
oh si, j’en veux, j’en veux même plus que tu ne crois
lequel voudrais-tu en premier ?
dis-moi d’abord ton nom
je te l’ai dit, le voleur de tes rêves, on m’a appelé le Petit Prince, on m’a appelé la Belle au Bois Dormant, et bien d’autres encore
je crois que je choisis en premier le Petit Prince. Petite planète, petite rose, petit mouton, petit renard
tout est petit dans ta tête, moi, je te propose des rêves plus grands
ça n’existe pas, des rêves plus grands
et pourtant je suis toi, tu ne te connais pas encore
c’est vrai, des rêves plus grands pour moi qui suis si petite ?
oui, je t’ouvre la porte, la porte de la vie, la porte de l’amour
arrêtes, je vais arriver à te croire
je suis là pour ça
Jacqueline, j’ai beaucoup aimé ce dialogue. Il y a quelque chose de très théâtral dans votre texte, presque comme une scène qui pourrait être jouée sur scène sans modifier une seule réplique.
On sent immédiatement la méfiance, la confusion, puis ce glissement progressif vers quelque chose de plus étrange et troublant. J’ai particulièrement apprécié le moment où votre personnage pousse son double pour vérifier s’il est réel. Ce geste très concret rend la scène crédible d’un seul coup.
Et puis cette phrase : « je suis unique et ça je peux vous l’assurer » fonctionne merveilleusement bien justement au moment où tout semble prouver le contraire. C’est très réussi.
Vous parvenez aussi à garder un ton simple et naturel alors que la situation devient complètement absurde. Ce contraste donne un vrai charme au texte et crée ce léger malaise qui convient parfaitement au thème du dédoublement de soi.
Enfin, votre chute ouvre encore une autre porte : deux versions de soi-même face à face, installées sur le canapé… Voilà une cohabitation qui risque de devenir mouvementée. Il y aurait presque matière à écrire la suite. 😊
DÉDOUBLEMENT : GUERRE ET PAIX
Et voilà, maintenant, on est assises toutes les deux, côte à côte sur mon canapé du salon face à la baie vitrée grande ouverte.
Mais, c’est en début d’après-midi que tout a commencé.
J’avais été chercher des livres à la bibliothèque et à mon retour, en ouvrant la porte de mon appartement, une personne souriante m’attendait à l’intérieur, alors que je vis seule et que personne n’a le double de mes clés.
S’il y a bien une chose que je n’aime pas, ce sont les intrusions. : J’ai dû oublier de fermer la porte à clé en sortant. Je regarde les mains de l’intruse, le gonflement de ses poches, histoire de voir, si elle ne m’a pas dérobé quelque chose, il ne me semble pas. Mais je suis en colère.
Le 1er moment de surprise passait, je lui dis : » non, mais ça ne va pas, qu’est-ce que vous faites chez moi »?
Et elle me répond avec une voix très douce qui m’exaspère, » mais vous ne voyez pas qu’on se ressemble trait pour trait, je crois que je suis votre double ou plutôt que vous êtes le mien ».
Et c’est là qu’effectivement, je réalise notre ressemblance.
Mais cette histoire de double ne me plaît pas du tout.
Et je suis toujours très en colère, « qu’est-ce que c’est que ces sornettes dis-je ? Je n’ai pas de double,ni frère, ni sœur, je suis unique et ça je peux vous l’assurer ». Et je m’avance vers elle pour la pousser violemment afin de voir si elle est bien réelle. Je m’attends à ce que ma main passe à travers elle comme à travers un fantôme. Moi, les fantômes, c’est un peu mondaine. Mais lorsque ma main se pose brutalement sur elle, elle trébuche, donc, elle est bien présente.
Elle me regarde toujours avec son beau sourire. Et sa voix douce qui m’exaspère, et elle reprend. » Alors, tu vois que je suis bien réelle ».
Je crois que je vais la frapper. Cette voix,ce sourire, cette présence alors que j’aime être tranquille chez moi et que n’importe qui n’y met pas les pieds, c’est insupportable.
Ma colère continue à monter. « Bon, ça suffit, la comédie a assez duré tu vas sortir de chez moi. »
Je la prends par le bras et la pousse dehors, mais la poussée m’entraîne moi aussi comme si j’étais accrochée à elle. Et je me retrouve dehors.
Alors elle me dit toujours avec la même voix douce, » ça ne sert à rien on est jumelles en quelque sorte et, si tu continues à me repousser, on va se retrouver, soudée l’une à l’autre.
Et ça, ça me fait peur. J’ai vu un film où on racontait une histoire,certes, rocambolesque mais où 2 personnes suite à des situations complètement invraisemblables, se retrouvaient scotchées l’une à l’autre, c’était une histoire totalement improbable, mais, pour moi, une chose est sûre être privée de ma liberté de mouvement, je ne peux pas le concevoir.
Et puis c’est vrai que je commence à réaliser que cette situation que je refuse d’admettre est bien vraie ; et je ne sais plus trop où j’en suis ni qui je suis. Ma colère retombe, je me sens fatiguée. J’ai envie de rentrer chez moi, de me poser et d’avoir l’esprit un peu tranquille.
Bien évidemment, elle me suit.
Nous rentrons dans l’appartement. Je passe au salon, et je reste là, debout immobile, perdue, la tête vide et débordante à la fois de tous les côtés, et cela pendant un très long moment.
Puis, elle s’approche de moi, pose la main sur mon épaule et de sa voix douce, me dit « tu ne crois pas qu’on devrait s’asseoir »
.Finalement, cette voix douce me fait du bien, elle m’apaise.
Et voilà, maintenant, nous sommes là toutes les deux, assises côte à côte, face à ma fenêtre, grande ouverte, la mer immense est devant nous, le bleu du ciel est infini. lds
Doucement elle pose sa main sur la mienne, et nous ne faisons qu’un. Lds
Bravo lilidesomali pour ce très beau texte ! Continuez ! Merci beaucoup pour votre participation. Cristof.
Mardi, alors que je m’apprêtais à franchir le seuil de la maison avec les courses, une voix m’a surprise derrière la porte. Elle prenait un ton enfantin pour parler à Lisa : « Allez, encore !… Ouiii !… ». Qui pouvait bien être à la maison à cette heure-ci ? En tout cas, elle s’y prenait bien, je n’aurais pas mieux fait. Elle avait une familiarité parfaite avec ma fille ; pourtant… elle me semblait extrêmement familière, sans que je puisse la remettre. Je tournai la clé dans la serrure et entrai, encombrée de mes paquets. Lisa et une femme filiforme se couraient après dans les escaliers. Alors que j’entendais déjà les pas de Lisa dans le couloir du haut, qui criait « Je vais rejoindre papa ! » la femme s’est retournée, l’air effaré. Elle est restée stupéfaite, une main sur la rampe, sans un mot. De même, j’étais ébahie. Cette femme, mince avec son ventre très arrondi, ne pouvait être que moi. Au même rythme, nos visages sont passés de la surprise à la terreur. Un silence pesant s’est installé. J’ai posé mes paquets et me suis assise, abasourdie, sur le canapé. Elle a terminé son geste qui était resté figé et est presque tombée sur le fauteuil face à moi.
– Qui es-tu ? A-t-elle articulé d’une voix blanche.
– Toi, qui es-tu ?
– Je suis chez moi, je suis Claire, vous devez le savoir.
– C’est impossible, c’est moi ! Un vent de panique m’a submergée.
– Je n’ai pas bougé de la maison, je jouais avec Lisa : je suis Claire.
– Je reviens des courses, j’ai tout ce qu’il manquait dans le frigo. Les pellets dans la voiture. Qui êtes-vous ? Que faites-vous là ?
– Ne criez pas. Sortons, Lisa pourrait être perturbée de voir deux personnes qui ressemblent tant à sa maman.
Je l’ai suivie. Un instinct commun nous a poussées à nous engouffrer dans la voiture pour ne pas attirer l’attention des voisins. Elle inspectait chaque petit défaut sur le tableau de bord, la trace de compote séchée pas encore nettoyée, mon porte-clés abîmé… et semblait se décomposer à mesure qu’elle reconnaissait ces traces de ma réalité. Toutes les deux exsangues, nous avons rejeté nos têtes sur le dossier en même temps, poussant un même profond et long soupir pour tenter de reprendre pied.
– D’où viens-tu ? M’a-t-elle demandé dans un souffle.
– Du Super U, et avant j’étais à la maison, je suis partie vers 16h30.
– Je suis restée à la maison à 16h30 suite à un coup de téléphone.
– Tu avais l’intention d’aller faire les courses ?
– Oui.
– La voiture ! Y en a-t-il une deuxième sur le parking ?
J’ai démarré – cela semblait être d’un commun accord – et nous avons constaté qu’il n’y avait pas d’autre voiture, j’étais bien en possession de notre voiture, comme elle l’avait été de notre maison. Cependant, je craignais que cela ne fasse pas le poids : si elle décidait de me laisser partir avec la voiture, mais elle de garder la maison, et surtout bien sûr Jérôme et Lisa ! Les larmes me montèrent aux yeux, en même temps que les siennes. Je savais ce qu’elle allait me dire.
– Je ne sais pas ce qui se passe mais il est clair que tu es de trop. C’est impossible.
– C’est impossible, mais je suis Claire, et je veux voir Lisa. Son regard se posa sur nos deux ventres très ronds.
– Il y aura deux nouveaux nés ?
Alors que nous sentions nos larmes rouler sur nos joues, un peu hésitantes, nous nous prîmes la main. La sensation était étrange mais un peu réconfortante – dans la faible mesure où l’on peut imaginer un réconfort dans une telle situation. Nous lisions dans nos pensées. Son avantage n’était pas si évident : maintenant qu’elle était aussi sortie de la maison, rien ne la distinguerait, aux yeux de Lisa et Jérôme, de moi. Elle le savait. Nous étions toutes les deux capables de nous battre pour défendre notre droit, mais exactement avec la même détermination, ce qui annulait toute issue productive à une confrontation. Rien n’aurait servi de s’entredéchirer, physiquement ou moralement. Nous nous serrions donc la main, encore plus fort.
– Là il faut que je rentre, Lisa et Jérôme vont s’inquiéter.
– Je ne peux pas me sacrifier. Je ne peux pas te les laisser, et tu sais que je ne veux pas les surprendre avec toi. Nous sommes toutes les deux dans la même galère. Nous devrons les retrouver ensemble, au moins Jérôme.
Nous avons sorti nos téléphones – les mêmes – en même temps, et nous avons composé un message pour Jérôme : « Il est arrivé quelque chose de terrible. Viens me (nous avons eu le réflexe d’écrire « nous » avant de corriger par « me ») voir sur le parking, laisse Lisa seule un instant. » Nous savions qu’il était inutile de reculer cette échéance, et que nous devions être efficaces. Qu’il était vraiment inutile de chercher à doubler l’autre, inutile de nous concerter avant de parler à Jérôme, nous pouvions parler d’une seule voix. Jérôme nous appela d’abord (les deux téléphones sonnèrent en même temps).
– Qu’est-ce que tu fais, Claire ? Je ne vais pas laisser Lisa toute seule, viens !
– Je te promets que c’est grave, il faut que l’on discute en face et sans elle maintenant. Mets une vidéo à Lisa, pour une fois.
– Ce n’est pas le moment de faire une scène ! Je ne te comprends pas !
– Viens.
Avant qu’il arrive, nous nous sommes regardées avec une infinie compassion. Il ne serait pas juge de ce que l’on ferait. C’était à nous de le décider et de le mettre au courant. Nous pouvions dans un premier temps nous alterner auprès de Lisa, une restant enfermée dans la chambre pendant que l’autre serait dans les pièces de vie. Nous pourrions être une mère deux fois plus présente et garder une immense indépendance. Aucune de nous n’aurait ni le vice ni le courage de vouloir se débarrasser de l’autre. Nous pouvions nous entendre. Si deux bébés venaient à naître, on serait peut-être obligées d’entrer dans des formalités administratives, mais en attendant, nous pouvions vivre ainsi. Et qui sait, à notre réveil demain matin, nous ne serions peut-être plus qu’une ?
– Que fais-tu chez moi ?
– Je pourrais te poser la même question.
– Mais… c’est dingue, tu me ressembles.
– Oui. C’est assez troublant.
– La même coupe de cheveux ! Ma coiffeuse est venue à 13h30… et j’étais seule avec elle.
– Tu te poses trop de questions.
– Peut-être, mais je n’ai pas de sœur jumelle. Je le saurais.
– Rassure-toi, moi non plus.
– Bon… et tu comptes rester ici ?
– Oui. J’habite ici.
– Mais moi aussi ! Je vais finir par perdre les pédales.
– Ce serait dommage. Tu ne trouves pas ça plutôt chouette, d’être ensemble ? Toi qui te plains de ne parler à personne en rentrant du travail.
– Vu comme ça… oui. Mais comment tu sais ça ?
– Parce que je suis toi. Et toi, tu es moi.
– Et si on prenait un café ?
– J’allais te proposer la même chose.
– C’est incroyable… j’ai l’impression que je vais me réveiller.
– Tu es réveillée. Tiens.
– Aïe ! Tu m’as fait mal. Tu m’as pincée !
– Oui. Tu avais l’air de douter encore un peu.
– Essaie de me comprendre, c’est irréel.
– Viens là. Je te fais un câlin. On en a besoin.
– Oh oui… merci toi….ou moi..