Femmes oubliées de l’histoire : celles qu’on a laissées derrière le rideau
Elle fouille le passé… et parfois, il finit par répondre.
Femmes oubliées de l’histoire. Vous l’avez déjà senti, ce léger décalage ? Celui où vous pouvez citer sans hésiter des rois, des conquérants, des généraux… mais où, dès qu’il s’agit de femmes, votre mémoire hésite, cherche, puis finit par regarder le plafond en espérant qu’un nom tombe tout seul.
Ce n’est pas que les femmes n’étaient pas là. Elles l’étaient. Elles écrivaient, travaillaient, luttaient, soignaient, prenaient des risques, parfois au prix fort. Mais l’Histoire, avec un grand H, a longtemps été racontée par des hommes, depuis des lieux dominés par des hommes, avec des codes pensés par des hommes. Et quand vous tenez la plume, vous tenez aussi la lumière.
C’est précisément contre ce grand effacement que s’inscrit le projet Les Effacées, porté par Marie-Luce Llorca, historienne et enseignante à Angers. À travers un objectif de vulgarisation historique, elle redonne un visage et une voix à ces femmes que le récit officiel a trop souvent laissées dans l’ombre, comme si leur existence n’avait été qu’un détail.
Dans cet article, je vous propose de rencontrer quatre figures mises en avant dans Les Effacées : Enheduanna, les chevaleresses, les ouvrières de Limoges et Solitude. Quatre époques, quatre mondes, et pourtant le même mécanisme : des femmes actives… puis un silence qui s’installe autour d’elles.
Pourquoi les femmes sont si absentes de l’Histoire
On va éviter la version « c’est compliqué ». En réalité, c’est très simple.
Pendant des siècles, ceux qui écrivent, archivent et enseignent appartiennent majoritairement à des structures masculines : pouvoir politique, élites lettrées, universités, administrations… et, très souvent, l’Église. Or, quand l’accès au savoir et à l’écriture se concentre dans des institutions dominées par des hommes, le récit produit reflète ce point de vue.
Et ensuite, le mécanisme s’auto-entretient :
- on écrit surtout sur les hommes,
- on enseigne surtout ce qui a été écrit,
- donc on « prouve » que les hommes ont surtout agi,
- et on recommence au siècle suivant, avec la même assurance tranquille.
Ajoutez à ça une couche de morale religieuse et sociale, avec la femme « à sa place », la femme discrète, la femme suspecte dès qu’elle sort du cadre, et vous obtenez un effacement massif, parfois volontaire, souvent structurel, toujours pratique pour préserver l’ordre établi.
Un effacement massif, volontaire… et franchement testostéroné
On pourrait croire qu’il s’agit d’un oubli. D’un accident. D’un hasard dans les archives. Mais quand le même trou noir se répète sur des siècles, dans tous les domaines, politique, science, littérature, luttes sociales, ce n’est plus un hasard : c’est une méthode.
Marie-Luce le dit sans détour : ce sont les hommes qui ont écrit l’histoire, dans une société patriarcale où ils détenaient le pouvoir. Donc, mettre en lumière des femmes, c’était prendre le risque de le perdre… ou au minimum de le partager. Et ça, dans un monde très « entre-soi », très « affaire d’hommes », très « on se serre les coudes entre gens couillus », ce n’était pas exactement le projet.
Le plus révélateur ? Les seules femmes que l’Histoire a souvent bien voulu garder en vitrine sont… les maîtresses des rois. Voilà. Pas celles qui gouvernent, pas celles qui écrivent, pas celles qui organisent, pas celles qui se battent. Celles qui existent par leur proximité avec un homme puissant. Ça résume assez bien le problème.
Et pour les périodes médiévales ou anciennes, Marie-Luce se heurte à un mur très concret : l’absence de sources écrites, ou des lacunes énormes, souvent parce que ces sources ont été rédigées par des hommes. Mais il faut aussi rappeler qu’il n’y a pas que les textes : l’archéologie permet parfois de compléter ces récits, voire de les contredire. Autrement dit, même quand on veut « bien faire » aujourd’hui, il faut souvent reconstruire à partir d’un récit tronqué. La colère vient aussi de là : on efface, puis on vous reproche de ne pas pouvoir prouver ce qui a été effacé. C’est malin. C’est injuste. Et c’est précisément ce que Les Effacées vient contrarier.
Les Effacées : une vulgarisation historique qui se lit sur Instagram
Le choix d’Instagram n’a rien d’un gadget. Il permet de toucher des lecteurs qui ne vont pas spontanément ouvrir un manuel universitaire un dimanche matin, et honnêtement, on ne leur jettera pas le premier menhir.
Sur Les Effacées, Marie-Luce propose des portraits de femmes oubliées de l’histoire : courts, accessibles, mais solides. Elle raconte, contextualise, relie au présent. C’est tout l’enjeu d’une bonne vulgarisation historique : rendre lisible sans trahir, donner envie sans simplifier à outrance.
Et maintenant, place aux quatre Effacées du jour. Accrochez-vous : vous risquez de vous dire « comment ça, je ne connaissais pas ça ? » au moins deux fois.
Enheduanna : quand le premier auteur de l’humanité est… une autrice
On vous a vendu l’invention de l’écriture, en Mésopotamie, comme une grande affaire administrative : listes, comptes, échanges, bref, la poésie du tableur avant l’heure. Et c’est vrai que les premières tablettes d’argile retrouvées ressemblent davantage à une comptabilité qu’à un recueil de sonnets.
Mais ensuite arrive Enheduanna. Et là, changement de registre. Elle écrit en son nom. Elle écrit à la première personne, avec un « je » assumé, personnel, émotionnel. Elle ne se contente pas d’inscrire des chiffres. Elle signe une voix. Et si le sujet vous intrigue, allez découvrir dans quelles conditions.
Des tablettes seront retrouvées bien plus tard. Le détail le plus révélateur, c’est la réaction classique : ses poèmes sont si bons qu’on a longtemps eu du mal à imaginer qu’une femme ait pu les écrire. Voilà. On ne la contredit pas, on la « reclasse ». C’est une forme d’effacement très efficace : on garde l’œuvre, on doute de l’autrice. Et c’est là que votre cerveau fait un joli petit bond en arrière : la première grande voix littéraire connue est donc féminine. Ce qui change, mine de rien, la façon dont on regarde toute l’histoire des femmes et de la culture.
Les chevaleresses : oui, des femmes ont aussi pris les armes
Quand on vous dit « chevalier », vous imaginez un homme en armure, serment au coin des lèvres, épée au poing, et cheveux au vent, même sous le heaume, c’est pratique. Mais le Moyen Âge a aussi connu des femmes combattantes, des femmes engagées, des femmes en croisade.
Dans Les Effacées, les chevaleresses apparaissent comme un rappel simple : les femmes ne se sont pas contentées de regarder passer l’Histoire. Elles y sont entrées, parfois avec une armure, parfois avec une détermination bec et ongles.
La logique religieuse de l’époque compte aussi : la croisade se présente alors comme une voie de salut, un pèlerinage censé assurer un aller direct vers le paradis. Et dans cette vision, tout le monde peut partir, femmes comprises.
Alors pourquoi a-t-on si peu retenu ces femmes ? Parce que la figure du guerrier devient un symbole de pouvoir masculin. Un « truc de couillus ». Or, ce symbole s’aligne parfaitement avec les structures dominantes : noblesse guerrière, récit héroïque, et une partie du discours religieux qui encadre fortement le rôle des femmes. Résultat : on parle du « chevalier » comme norme, alors même que le mot chevaleresse existait au Moyen Âge. Puis on relègue ces femmes au rang d’anomalie, avant de ne plus les citer du tout. Pourtant, leurs faits d’armes n’ont souvent rien à envier à ceux de leurs homologues masculins.
C’est une mécanique récurrente : la femme qui agit devient « exceptionnelle », donc « anecdotique », donc dispensable dans le récit. Pratique, rapide, et terriblement efficace.
Les ouvrières de Limoges : quand les femmes se battent au travail et qu’on les salit pour les faire taire
Changement d’époque, changement de décor : Limoges, ville ouvrière, luttes sociales, et des femmes au cœur du mouvement. Dans le portrait consacré aux ouvrières de Limoges, on découvre une dynamique collective d’une force étonnante. Des ouvrières, un siècle et demi avant MeToo, font grève contre ce qu’on appellerait aujourd’hui des abus sexuels, à l’époque désignés de manière bien plus floue sous le terme de « droit de cuissage ». Et elles sont suivies par l’ensemble du monde ouvrier : Limoges devient alors un véritable théâtre de guerre civile.
Et là, arrive une autre forme d’effacement : la disqualification morale. Quand des femmes s’opposent, on ne discute pas toujours le fond. On attaque leur réputation. Lisez comment, et vous verrez à quel point le mécanisme semble moderne. Le portrait souligne comment certains discours et certains journaux restent flous, allusifs, renvoyant à des « problèmes de mœurs » au lieu de nommer clairement les violences et les abus. Voyez à quel point le mécanisme est moderne. Et c’est aussi ça, les femmes oubliées de l’histoire : pas seulement celles qu’on oublie, mais celles qu’on déforme pour éviter de les écouter !
Ce portrait rappelle une chose essentielle : l’histoire des femmes n’est pas uniquement une affaire de reines ou de grandes figures. Elle se joue aussi dans les ateliers, les usines, les grèves, les solidarités. Et quand on efface ces luttes, on efface une part entière de l’histoire sociale.
Solitude : une résistance, une violence, et un nom qu’on a failli perdre

Le portrait de Solitude est difficile, mais nécessaire. Il montre jusqu’où peut aller l’effacement : nier l’existence, réduire une vie à une « marchandise », et ensuite faire disparaître le récit comme si tout cela n’avait jamais eu lieu.
Née en Guadeloupe vers la fin du XVIIIe siècle, Solitude est esclave dans les plantations sucrières de la Guadeloupe. Elle grandit dans un contexte colonial où les corps et les vies s’arrachent, se vendent, se brisent. Son histoire se déroule sur fond de Révolution française, de proclamations de liberté, puis de retour brutal à l’ordre colonial.
En 1802, Napoléon rétablit l’esclavage et envoie des troupes pour l’appliquer. Solitude rejoint alors la résistance, aux côtés d’autres insurgés, dans un combat qui oppose des êtres humains à un système. Allez découvrir jusqu’où ce système peut aller pour mesurer la violence qu’il produit !
Solitude incarne une vérité qu’on préfère parfois contourner : l’Histoire a aussi effacé des femmes parce qu’elles étaient femmes, parce qu’elles étaient noires, parce qu’elles résistaient. Et quand plusieurs dominations s’additionnent, le silence devient encore plus épais.
Ce que Marie-Luce Llorca fait vraiment : elle répare un trou dans la mémoire collective
À ce stade, vous voyez le fil conducteur : quatre portraits parmi la trentaine déjà publiés, quatre contextes, et la même conclusion. Les femmes ont agi. Elles ont créé. Elles ont combattu. Elles ont travaillé. Elles ont résisté. Et pourtant, on les a mises de côté.
Les Effacées sert précisément à ça : remettre de la lumière sur ces trajectoires, sans transformer l’histoire en slogan, et sans demander au lecteur un doctorat en archives médiévales. Et surtout, il rappelle une chose simple : si vous ne racontez pas une vie, elle finit par disparaître du récit collectif.
Le jour où Marie-Luce a compris qu’on ne lui avait pas tout raconté
Pendant plus de trente ans, Marie-Luce Llorca a enseigné l’histoire. Elle a suivi les programmes, transmis les connaissances, accompagné des générations d’élèves. Et pourtant, un jour, tout a basculé : sa fille lui offre un livre, Les oubliées de l’histoire, de Titiou Lecoq. Elle commence à lire. Et elle réalise quelque chose de profondément dérangeant : durant toutes ses études, durant toute sa carrière, un nombre incalculable de femmes avaient été ignorées. Pas oubliées par hasard. Ignorées.
Elle le dit elle-même : elle a eu le sentiment qu’on ne lui avait « pas tout dit ».
Alors elle décide d’agir. Non pas en dénonçant abstraitement. Mais en racontant concrètement. Une femme à la fois. Depuis, chaque portrait publié sur Les Effacées est une façon de réparer ce silence. Une façon de les faire revivre.
Pourquoi suivre Les Effacées sur Instagram, et pourquoi ça compte
Parce qu’un portrait, ce n’est pas seulement un contenu. C’est un point d’entrée. Une rencontre. Une phrase qui reste. Un nom que vous allez enfin retenir. Et aussi, parfois, une petite colère utile qui vous fait dire : « On m’a raconté une version très incomplète. » Alors oui, si ce sujet vous parle, je vous invite à suivre Les Effacées. Vous y trouverez de l’histoire de femmes, de récits incarnés, et cette façon très efficace de faire travailler la mémoire collective sans vous assommer.
Et si vous portez vous-même un projet, une démarche, une voix à faire connaître, retenez une chose : sur le web, ce qui n’est pas raconté reste invisible. C’est aussi pour ça que j’écris dans cette rubrique des Talents locaux : pour aider des projets humains à se rendre lisibles, trouvables, et suivis. Parce qu’une belle initiative mérite mieux qu’un coin d’ombre.
Femmes oubliées de l’histoire : on peut continuer à accepter ce silence… ou décider, comme Marie-Luce, de le briser. À vous de voir, mais je vous préviens : une fois qu’on commence à plonger dans ces récits, on ne peut plus vraiment faire comme si on ne savait pas.
Marie-Luce Llorca est également autrice dans la revue de culture générale L’éléphant et L’éléphant Junior.